Cette jalousie qui tue

Cette jalousie qui tue - Sam Affleck

La première fois que je l’ai vue, j’ai cru que mon cœur allait s’arrêter de battre. Je ne pouvais détacher mes yeux de cette créature au visage d’ange qui déambulait dans cet aéroport  noir de monde. Pourtant, je ne voyais qu’elle. Sa frimousse était entièrement recouverte de taches de rousseur et je n’avais qu’une envie, m’approcher tout près d’elle pour effleurer sa joue de mes doigts tremblants et inhabiles.

Je l’ai abordée. C’est là que tout a commencé.

La rencontre a été foudroyante. Quelques mois après notre premier dîner, nous avons décidé Catherine et moi, de vivre ensemble. Elle s’est installée dans mon appartement. Auparavant, elle cohabitait avec une étudiante allemande avec laquelle elle n’avait pas réellement d’atomes crochus. Ce fut pour elle un soulagement de déménager. En quelques heures, elle avait pris l’espace que je lui avais cédé et bien plus encore. Je vivais un conte de fées. Sa présence éveillait en moi les instincts les plus nobles et je me réjouissais de l’avoir à mes côtés pour un partage équitable de bienveillance et d’amour.

Son côté frivole et enfantin m’amusait. Elle riait de tout et ne prenait jamais rien au sérieux. Avant de la connaître, ma vie était terne et absurde. À compter de ce jour, je me sentais renaître.

Les premiers mois furent un enchantement. Il m’arrivait de me pincer pour vérifier que j’étais bien vivant et que la femme qui partageait ma vie était mienne. Non pas sur le papier que l’on signe le jour d'un mariage, mais tout au fond de mon cœur, de mon corps, de mon âme. Je me disais que j’avais beaucoup trop de chance et que peut-être un jour, je le paierai.

Au début du mois de juillet, mes amis de toujours nous avaient invité à partager leur maison de campagne. Cela faisait des lustres que nous ne nous étions vus et j’étais fou de joie de leur présenter celle que j'aimais. Catherine n’avait pas envie d’y aller. Elle aurait voulu que nous passions nos vacances en amoureux, juste elle et moi, sur une île déserte ou dans un coin paumé à l’abri des touristes et du vacarme citadin. Je lui ai promis que nous aurions des moments rien qu’à nous. Elle a dit oui. Nous sommes partis.

L’endroit où vivaient nos hôtes était absolument délicieux.

Après avoir installé nos bagages dans notre chambre, nous avons retrouvé Jérémy, le maître de ces lieux, et Isabelle sa compagne qui, pour nous accueillir avait dressé une très jolie table dans le jardin. La vue sur la mer était époustouflante. Et au bout de l’allée d’oliviers, en contrebas, se dessinait une crique sauvage, où  le sable était si blanc et l’eau si cristalline que même les plus aguerris face à un tel spectacle se seraient extasiés.

Entre les promenades en bateau, les pique-niques au bord de l’eau, les parties de volleyball sur la plage, le café du matin au resto du coin, le magasinage, les soupers champêtres à la lueur des bougies, nous avions peu de temps pour nous ennuyer !

C’est le matin où nous sommes allés faire de jogging que tout a basculé.

Je courais juste derrière elle et nous croisions des badauds qui prenaient quelques photos.  Je les voyais la regarder intensément comme s’ils voulaient figer à jamais son image sur leur appareil numérique. Je me suis senti chavirer. Ma poitrine me faisait mal. J’avais l’impression d’étouffer. Je lui en voulais d’être si belle et si convoitée. Le plus terrible dans l’histoire, c’est que Catherine ne me donnait aucune raison d’être jaloux. Elle était comme à l’accoutumée, sociable, prévenante, gracieuse et tellement accessible. Et pour ça aussi, je lui en voulais.

À partir de ce jour-là, je ne lui ai jamais laissé aucun répit.

Dès qu’elle souriait à quelqu’un ou s’attardait un peu trop longtemps avec les hommes que nous rencontrions au hasard de nos journées, je la prenais par le bras, m’interposais et lui demandais de cesser. Je l’épiais sans cesse quand nous allions au marché ou prendre un peu de soleil sur la plage, ou même encore lorsque des amis de Jérémie passaient nous voir quelques minutes pour prendre un verre. Et dès que nous retrouvions notre chambre, je lui faisais une scène. Elle se sentait humiliée, mais jamais elle ne m’en voulait. Je me suis demandé longtemps après comment elle avait pu supporter ce calvaire sans broncher.

Un soir, alors que nous rentrions d’une promenade à cheval, quelqu’un sonna à la porte. C’était Frédéric, le voisin,  qui nous apportait trois magnifiques petits gâteaux qu’il voulait partager avec nous.

Que dire sur cet homme d’une quarantaine d’années, grand, bronzé, à l’allure sportive et bourré de charme, si ce n’est qu’il m’a tout de suite déplu. Il était pourtant sympathique, mais je le détestais. J’ai su, à l’instant même où il m’a serré la main, que j’allais le rendre responsable de mes tourments. Je ne m’étais pas trompé. Jérémie l’avait installé à table en face de Catherine comme si inconsciemment, il voulait me mettre à l’épreuve. Catherine osait à peine le regarder tant elle redoutait ma réaction.

Durant tout le repas, j’étais crispé et presque désagréable. Je ne pouvais pas me contrôler. C’était plus fort que moi. Je m’inventais des scénarios stupides où je les voyais tous les deux en train de faire l’amour ou s’enlacer à l’abri des regards. Je me suis mis à m’adresser à lui de manière indélicate. Tout le monde était mal à l’aise. Alors je me suis excusé. J’ai prétexté une fatigue inhabituelle et je suis monté me coucher. Mais je n’ai pas dormi. Je ruminais en silence.

Frédéric venait de partir. Catherine m’a rejoint peu de temps après. Elle s’est démaquillée, a brossé ses dents, s’est déshabillée et s’est allongée près de moi sans dire un mot. Je la sentais pourtant vulnérable et fragile. À voix basse et la gorge nouée, je lui ai demandé de me pardonner. Elle ne m’a pas répondu.

Pour la première fois depuis notre rencontre, nous nous sommes endormis sans nous rapprocher, dos à dos.

Le lendemain, à peine réveillés, nous avons fait nos valises et après avoir remercié chaleureusement nos amis de nous avoir si gentiment reçus, nous sommes rentrés à la maison. Un malaise s’était installé. Et je savais que désormais rien ne serait plus comme avant.

Mes  crises sont allées crescendo. Je la suivais partout, je consultais son agenda, son téléphone portable, ses mails, dans l’espoir de trouver un indice qui pouvait apaiser mes souffrances. J’ai même fini par la soupçonner, sans preuve. Juste pour me donner des raisons d’être malheureux.

Elle a tenu le choc longtemps. Pourtant, je faisais de sa vie un enfer.

À tel point qu’un jour, au moment où je m’y attendais le moins, le destin s’est acharné. Il était tard et je venais de quitter mon bureau. J’avais à régler un contentieux avec l’équipe du service de livraison de courrier, qui ne cessait de nous importuner. J’étais de très mauvaise humeur. Quand je suis arrivé chez nous, J’ai trouvé la maison vide. Elle m’avait quitté.

Je ne l’ai jamais revue.